Le jour où j’ai eu 2 papas

Auteure : Marie-Hélène

Je suis assis près de ma fille, sur le banc sous le lilas, elle a posé sa tête sur mes genoux et nous écoutons la nuit qui tombe. Le souvenir d’une autre nuit m’envahit.

J’avais sept ans, je m’appelais encore Carlos, on était en février.
Je suis dans un avion, la nuit est violette et j’ai un peu peur. Papa Paul me caresse la joue. Je le regarde, il n’est pas vert, papa Nicolas non plus. Hier le curé m’a parlé des « pères verts », il m’a dit de me méfier. Je n’ai pas compris, de toute façon je n’aime pas quand il parle comme ça, tout près, il sent mauvais.
A l’orphelinat on m’a expliqué que je vais changer de pays, qu’il faudra que j’apprenne une autre langue, que je sois bien sage et que j’aurai deux papas mais pas de maman. Avant j’avais une maman et pas de papa.
Mes papas ils m’ont dit qu’on habitera tous les trois dans une maison rien que pour nous, j’aurai une chambre rien qu’à moi. J’ai vu une photo, il y a de la neige. Je voudrais bien écouter le silence de la neige, je ne sais pas ce que c’est.
Je ne me souviens pas bien d’avant. Il y avait une rue en pente, de la boue. Et puis un jour la police est venue, ils m’ont emmené à l’hôpital et personne n’est revenu me chercher.
Mes papas m’ont demandé si je voulais bien changer de nom ?
En français Carlos ça se dit Charles. Ils m’ont expliqué qu’avant de me connaitre, dans leur tête, ils m’appelaient Simon et ils m’ont dit de choisir. J’ai pris Simon, c’est bien de choisir son nom.
J’ai sommeil, je mettrais bien ma tête sur les genoux de papa Paul. Ses mains sont douces, il sent bon.
Papa Nicolas, lui il a une grosse voix et il explique toujours plein de choses. Je ne comprends pas tout, surtout quand ils parlent entre eux.
Quand je serai grand j’aimerais être doux comme
papa Paul et savoir beaucoup de mots comme papa Nicolas.
J’ai vraiment sommeil. L’avion est silencieux. Dehors le violet est devenu noir.
Je pose ma tête sur les genoux d’un papa et les pieds sur l’autre.
« Tu vois ma fille, ma peau est toujours foncée mais elle est douce comme celle de Paul et j’aime les mots comme Nicolas. Qu’est-ce qu’ils m’ont aimé tes deux papis et surtout ils m’ont appris à t’aimer, toi. »